Code Formation

Pourquoi l'incompétence des formateurs est-elle leur meilleur atout pour faire apprendre ?

20 Juin 2013, 09:38am

Publié par JmarcFJ

Les questions ne sont jamais indiscrètes. Mais parfois les réponses le sont.

Oscar Wilde

Comment un élève de première peut-il donner un cours de mathématiques à un élève de terminale scientifique ?

Comment un étudiant en 1ere année de mathématiques peut-il donner un cours de sciences physiques à un étudiant de 3e année inscrit en physique fondamentale ?

Comment un formateur qui n'a jamais été formé durant toute sa carrière peut-il enseigner à des étudiants de 2e cycle ou mettre en place des solutions d'apprentissage et former des services de vente, de recrutement et de formation ou des cadres supérieurs au management d'entreprise de Microsoft, Club Med, Bouygues Telecom, Deloitte, BNP Paribas, France Telecom, GE ou encore Atos Origin ?

Ces 3 questions peuvent sembler surprenantes, étonnantes et même provocantes pourtant pour y répondre, je n'aurais qu'à vous raconter comment je faisais pour avoir de l'argent de poche quand j'étais lycéen et de vous détailler mon parcours professionnel.

Mais l'objectif de cet article n'est pas de raconter mon histoire (et certains penseront de se la raconter) mais de répondre à la question suivante : Pourquoi l'incompétence des formateurs est-elle leur meilleur atout pour faire apprendre ?

Si vous faites partie des professionnels de la formation initiale et /ou continue qui me suivent sur Twitter ou qui sont abonnés à mon blog, vos référentiels à propos de la compétence sont un mixte des travaux de :

Il y a peu, j'ai publié un article sur les mythes et les réalités de la formation professionnelle avec l'impact de la circularité où je développais des axes de réflexion pour améliorer les compétences des formateurs afin qu'ils soient plus efficients.

Maintenant, je fais l'affirmation suivante sous forme de question :

Pourquoi l'incompétence des formateurs est-elle leur meilleur atout pour faire apprendre ?

Pour y répondre, parce qu'un dessin vaut mieux qu'une longue argumentation, et que 3 dessins permettent de mieux appréhender cette question en fonction de l'évolution de l'apprentissage de la salle de formation sur Terre à la classe planétaire dans les nuages.

Comme vous pouvez le voir et le comprendre en cliquant sur l'illustration, les 3 ingrédients pour apprendre et développer ses compétences sont :

  1. la définition dynamique d'une connaissance
  2. les mécanismes d'apprentissage de l'apprenant à sa naissance
  3. les étapes de la construction d'une compétence

De la connaissance à la compétence, nous n'avons pas de formateur qui entre en action au moment de l'apprendre dans cette illustration, centrée sur l'apprenant.

Tant avant l'invention du livre et de l'imprimerie, l'apprenant avait besoin d'un professeur, détenteur des savoirs (les connaissances) pour y avoir accès, tant avec l'apparition du livre, les autodidactes ont commencé à être de plus en plus nombreux sans avoir besoin d'être des inventeurs ex-nihilo à condition d'avoir accès à la table des connaissances.

Pour réussir à apprendre ainsi, cela nécessite que l'apprenant sache déjà interagir avec ses connaissances antérieures, s'appuie sur ses propres stratégies d'apprentissage inconscientes et conscientes. Il doit pouvoir s'assurer de sa bonne maîtrise des connaissances et du développement de sa performance avec des expérimentations qui vont lui permettre de s'auto-évaluer, de contribuer à stimuler sa motivation de continuer d'apprendre et d'activer le principe de récompense du cerveau.

Cet ensemble pourrait se nommer des pré-requis et pose la question de l'introspection comme seul vecteur de progrès et de la conscience de soi.

La qualité de ce mode opératoire est maintenant reconnue avec les validations des acquis par l'expérience ou professionnels (VAE - VAP) et elle est documentée par le courant théorique du Learning By Doing. L'Homme apprend ainsi depuis la nuit des temps sans formateur professionnel. Mais :

  1. Tout le monde ne souhaite pas vivre en mode ermite et apprendre seul.
  2. Pourquoi se priver de la richesse de la diversité des interactions ?
  3. Si je commence l'explication par "Je sais que je ne sais rien" mais c'est mieux pour vous faire apprendre, Socrate ou Houdini ?

Nous en arrivons à notre deuxième illustration : L'apprendre en société.

Cette illustration, nous montre différentes interactions aussi bien entre l'apprenant et ses pairs qu'entre lui et le formateur et si vous avez la curiosité de cliquer sur l'un des personnages, vous aurez accès aux principaux freins et principales conditions de réussite pour optimiser la qualité de ces interactions dans l'acte d'apprendre en société.

Je rappelle que l'objectif de la formation n'est pas de démontrer que le formateur est un sachant mais d'amener l'apprenant à intégrer des connaissances pour développer sa compétence sur l'objet d'études.

Ainsi, moins le formateur a de connaissances sur l'objet, plus il est amené à faire réfléchir l'apprenant sur les connaissances en jeu et sur son apprentissage pour développer ses capacités à mieux apprendre.

Pour réussir sa mission, il devra être en mesure de faire réfléchir chaque apprenant sur :

  • La nature d'une connaissance
  • La causalité et les corrélations
  • Les normes
  • Les interactions
  • La société
  • L'inconscient

Tout en adoptant un principe de neutralité dans un contexte d'expérimentations respectueuses des différentes sensibilités des participants.

La raison d'être d'un formateur n'est plus d'être un détenteur des connaissances mais bien un organisateur des connaissances à étudier, un créateur d'environnement favorable à la réalisation de ces différentes opérations, un facilitateur en cas de question ou de conflit chez l'apprenant.

Cela rappellera à ceux qui ont étudié Kant : Devenir professionnel par la formation.

Si la compétence s'appuie sur la connaissance, le transfert de connaissances se fait sans la compétence du formateur sur le sujet.

Combien de formateurs ne montrent pas mais font faire à leurs apprenants?

Ceci est à moduler par les effets d'impact d'une démonstration devant des apprenants. Certains formateurs expliqueront que leur métier n'est pas de savoir-faire (être compétent sur l'objet à transférer) mais de savoir transmettre (la compétence du formateur), et entre la peur de se planter devant les participants qui, selon eux, peut décrédibiliser la technique qu'ils doivent transférer ou le fait de trop savoir bien faire qui déstabiliserait l'apprenant. Ils ne le font pas. Une argumentation sophiste, d'après moi, mais je peux me tromper comme tout à chacun.

La réussite ou l'échec d'une mise en situation sont des phénomènes naturels et nous démontre que nous sommes simplement humains avec des cycles (apprentissage, humeur, attention, etc...).

Si je prends exemple sur les formations managériales que j'ai animé, tous les cadres étaient ravis que je sois à leur place lors des mises en situation pour voir comment je me débrouillais et ce que valait la technique proposée.

Et, pour avoir testé les deux approches, le fait de savoir-faire par le formateur rassure davantage l'apprenant pour son premier passage à l'acte, sa première expérimentation mais quand on ne sait pas faire ou que le formateur a peur de faire, il existe d'autres solutions bien plus performantes (les raisons se trouvent ici, et encore ). Continuons...

Le monde est devenu plus complexe avec l'informatisation du travail, le contexte d'apprentissage comporte de nouveaux ingrédients, sont-ils des facilitateurs ou des perturbateurs pour nous faire apprendre ? Participent-ils à faire de l'incompétence du formateur, le meilleur atout pour faire apprendre ?

La 3eme illustration : Apprendre avec le web

Avant l'époque de la boussole, les navigateurs se basaient sur l'étoile du Berger pour naviguer, qu'en est-il de nos internautes apprenants et de nos apprentis formateurs ?

Quels impacts sur les connaissances à maîtriser et des compétences à développer auprès des formateurs pour que leurs apprenants deviennent plus indépendants et autonomes dans leurs apprentissage ?

Car, n'oublions pas l'affirmation : Pourquoi l'incompétence des formateurs est-elle le meilleur atout pour faire apprendre ?

Si vous demandez à des ingénieurs de différentes écoles centrales de Telecom et à des experts en pédagogie, soit ceux qui maîtrisent les environnements numériques et conversationnels du web et les théories et techniques pour apprendre. Si vous les réunissez et les interrogez sur ce qu'il faut pour réussir à faire apprendre un individu avec le web et combien de temps cela prend, ils vous répondront pêle-mêle :

  • Comptez au moins 10 semaines de formation à raison de 3 à 6 heures travail personnel en supplément des heures de livrables audio, vidéo proposés qui sont à consulter
  • Savoir apprendre à se construire un environnement personnel d'apprentissage
  • La nécessité de développer ses compétences en veille documentaire
  • Savoir identifier, intégrer ou créer des communautés d'apprentissage en ligne
  • Savoir développer ses compétences relationnelles et sociales spécifiques au monde numérique dans le cadre de ses échanges avec les différentes communautés (Apprentissage, pratique, recherche, ..)
  • Réaliser des expérimentations en ligne, se tromper, échanger
  • Évidemment, la question des pré-requis est indispensable notamment celui de la littératie numérique

Si je devais faire une analogie, cela revient à dire à un étudiant de l'époque pré-numérique :

- Écoute, va à la bibliothèque et cherche, tu trouveras bien. Si tu as la volonté d'apprendre, tu apprendras. voici le sommaire. Je passerai une heure par semaine te donner ton programme hebdo, trouve toi des connaissances pour apprendre.

Et pour les décrocheurs, cela revient à :

- Si tu as décroché en raison des méthodes pédagogiques de l'école, viens on te propose les mêmes avec le web.

Vous imaginez le taux d'abandon ? Plutôt élevé !

Vous qui lisez cette argumentation, vous connaissez le monde de l'entreprise avec son informatisation, ses automatisations, son débordement sur les frontières du personnel et du professionnel.

Nous sommes plus facilement distraits, stressés, dispersés, obligés de s'adapter en permanence à des configurations d'outils diverses et variées avec chacune sa propre logique, son rythme de mise à jour. Le monde du chaos à s'y méprendre. Qui domptera qui, l'environnement du travail ou l'homme ? Quel nouvel équilibre ?

Pour développer la performance individuelle, le self quantified promet des megabytes de données pour pouvoir faire toujours mieux, identifier ce que nous devons améliorer, etc...avec une précision très chiffrée, très quantitative.

Toutes ces adaptations permanentes nous éloignent de plus en plus du travail à faire comme tous les apprenants vont être éloignés d'une grande partie des solutions "apprends par toi-même avec le web" si nous leur reproduisons un environnement identique.

L'avantage de ne pas savoir, point de base d'une compétence, pour répondre à la question initiale est de prendre le temps d'accompagner, de marcher à coté, de partager ses propres échecs, nos interrogations, nos doutes et comment nous avons trouvé des solutions et développer des stratégies pour rebondir en cas d'échec et continuer d'avancer, le tout bien évidemment en proposant un cadre rassurant, familier, simple ne serait-ce que pour nous-mêmes en qualité de formateurs.

Chaque parent qui prend soin de ses enfants vous expliquera sans avoir bénéficié de la moindre formation en pédagogie ou en informatique combien le cadre de vie est important et la qualité des relations impacte l'envie de faire avec et non contre ou sans.

Chaque ami vous expliquera l'importance de l'écoute, de l'échange pour des relations constructives, enrichissantes et épanouissantes sans avoir bénéficié de la moindre formation en psychologie.

Usain Bolt peut vous expliquer comment il a fait pour être l'homme le plus rapide du monde, cela ne vous permettra pas de l'être à votre tour. En revanche, son explication sur comment il a été accompagné, comment il a vécu les événements, les efforts, seront une source pour vous aider, vous aiguiller pour vous surpasser dans le domaine de votre choix.

Peut-on faire apprendre à quelqu'un la marche si on ne sait pas marcher ?

Toutes les personnes en situation de handicap (hémiplégie, problème psycho-moteur, ...) vous répondront que oui. Leurs enfants ont appris à marcher.

S'appuyer sur les théories et les pratiques peut être un plus mais sans un travail d'adaptation, certaines expériences récentes qui ont eu lieu sur le web, montrent que plus les compétences techniques et pédagogiques sont élevées, plus le taux d'abandon atteint des sommets.

Personnellement, moins j'en sais et mieux je m'occupe de l'autre pour qu'il apprenne car l'objectif d'une mission de formation n'est pas de démontrer que le formateur connait, maitrise, synthétise, évalue mais de mettre en tout en œuvre pour que l'apprenant intègre ses connaissances et développe son savoir-faire, son talent pour devenir ce qu'il souhaite dans la mesure de ses moyens.

Maintenant que j'ai donné mon point de vue, il ne m'appartient plus et bien évidemment je m'autorise à pouvoir changer d'avis.

Alors l'incompétence des formateurs, est-elle le meilleur atout pour faire mieux apprendre ?

Code Formation

Un espace d'enseignement et d'apprentissage ouvert, balisé et collaboratif ?
Un espace d'enseignement et d'apprentissage ouvert, balisé et collaboratif ?
Un espace d'enseignement et d'apprentissage ouvert, balisé et collaboratif ?

Un espace d'enseignement et d'apprentissage ouvert, balisé et collaboratif ?

Commenter cet article

Abitiu 27/06/2013

c'est très motivant. merci pour le partage
Nihal Abitiu

Haeuw 04/07/2013

Complétement d'accord avec cet article, qui actualise la fameuse théorie du Maitre Ignorant de Jacques Ranciere. Mais la mise en pratique n'est pas toujours aisée, la représentation sociale de la formation par les apprenants les conduisant à demander "toujours plus du même" et il n'est pas aisé de résister, a fortiori sur des formations courtes.

Françoise 19/07/2013

Même si je trouve l'affirmation intéressante et que je suis totalement d'accord avec l'idée que le formateur n'est pas là pour démontrer qu'il sait mais pour aider l'autre à apprendre, je pense qu'il est très compliqué de faire ce travail d'accompagnement sans avoir soi-même parcouru le chemin : on ne peut mesurer ce qui est difficile, découper les étapes indispensables pour rendre les choses plus appréhendables, rassurer avec les bons mots...si on n'a pas été confronté aux mêmes difficultés et réfléchi à la meilleure manière d'arriver au but. Pour moi, le travail du formateur c'est de construire un parcours facilitant, puis d'accompagner sur ce parcours, quitte à l'adapter en cours de route en fonction de l'apprenant présent. Le formateur n'est, de mon point de vue, ni un expert absolu du sujet - car il co-construit le savoir nouveau avec les apprenants, il ne "déverse" pas le sien -, ni un néophythe total - car il doit pouvoir guider, préparer aux difficultés, rassurer... il doit savoir d'avance où sont les obstacles. Mais, à vrai dire, je parle plus ici de savoir-faire à acquérir que de théories.

ouverture compte titre bnp 09/08/2013

Excellent article c'est très motivant. Je fais tourner. J'ai assisté à une formation de la bnp et c'est très enrichissant.
Juliette

Nadine Pelvillain 27/12/2013

Merci pour ce propos.
Mais de quelle compétence parle-t-on ?
Compétence de contenu : je citerai ici l'ouvrage de Jacques de la Rancière "Le Maître ignorant" s'il fallait convaincre d'aucuns que la posture d'expertise du formateur, de l'enseignant est peu déterminante pour l'apprentissage des apprenants.
Compétence pédagogique : indispensable. Encore faut-il que le formateur ou l'enseignant définisse clairement sa démarche et ne se trompe pas dans sa stratégie pédagogique pour se caler sur l'axe "Apprendre" (cf Jean Houssaye) en évitant de recourir à "Former" et "Enseigner".

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